La note de l'écrivain

Le rêve c'est bien, mais la réalité est plus nuancée, plus complexe, terreau du meilleur parfois du pire. L'histoire humaine est jalonnée de rêves aux allures de cauchemars..

Le voyage que notre famille entreprend permet sans nul doute d'être témoins privilégiés de faits souvent ignorés ou mal évalués. Quand on vit, comme le plus grand nombre, abrité par quatre murs et un toit, on a parfois peur mais on suppose que le danger ne passera pas la porte, préférant regarder par la lorgnette (le petit écran) ce qui se passe au-dehors. Le danger n'est pourtant pas dans la réalité, mais dans le fait de ne pas vouloir la voir, où d' en nier une partie, car elle n'est ni bonne ni mauvaise, elle est ce qu'elle est.

Notre gazette s'invite dans vos boudoirs chaleureux, petit moment de pause, réflexions, idées, impulsions et initiatives pour que résolument attentifs, nous nous souvenions que notre humanité tient dans notre faculté à rêver et notre capacité à transformer nos rêves en réalité. Pour le meilleur et le meilleur!

dimanche 21 septembre 2014

C'est la rentrée...dans le lard!

La grille d'entrée du Domaine de Gaure

Ce que nous savions depuis le mois de Juin, c'est que nous devrions nous poser quelque part pour résoudre les questions liées aux choix de nos enfants d'intégrer l'école... Quelques deux semaines avant la fin avancée de notre saison (fin Août) nous ne savions toujours pas où, ni comment nous allions résoudre nos multiples préoccupations. Il est, en effet, très compliqué de s'arrêter sur les problèmes tout en assumant les contraintes d'une tournée (temps de route, montage, démontage, représentation, intendance, rencontre avec le public, distribution de plaquettes et affichage...). Mais heureusement, sans doute, cette vie d'aventure nous avait appris le « lâcher prise ». Nous attendions donc le hasard...

Le hasard fit bien les choses, puisque Dan, (un spectateur nous ayant rencontrés à Carcassonne), et habitant Rouffiac, (entre Limoux et Carcassonne), nous proposa de rencontrer la Mairie afin d'étudier les possibilités d'un accueil provisoire sur ce secteur. Après enquête, Dan nous communique les coordonnées d'un homme possédant un grand domaine sur le village, peut-être susceptible de nous y accueillir. Sans tarder, nous profitions donc d'un jour de relâche de la fin du mois d'Août pour contacter le monsieur en question. On nous l'avait présenté par téléphone comme « un belge qui possède plusieurs gîtes ». Xavier téléphone : « Oui bonjour... Nous sommes une petite compagnie de théâtre et nous cherchons un lieu pour nous y poser afin de résoudre de multiples problèmes : trouver des écoles pour nos enfants, redémarrer une nouvelle création à deux... On nous a parlé de vous, et on nous a dit que vous étiez belge installé dans un domaine, vous aviez des bâtiments à louer, de l'espace pour y poser des roulottes, et que votre domaine était situé non loin de Carcassonne... ». Pierre (le propriétaire) répond un peu ennuyé : « Alors là, je vous arrête... Je ne suis pas belge, mais les gens me prennent pour un belge car j'y ai vécu 24 ans, de plus, je ne possède rien à louer, mais là encore les gens pensent que je loue des bâtiments, car pendant la période des vendanges certains de mes bâtiments accueillent mes ouvriers, je possède en effet de nombreux bâtiments mais ils ne sont pas destinés à la location,... Non, je crois que je ne peux malheureusement pas vous aider. »Alors que Xavier s'apprête à raccrocher en s'excusant de l'avoir dérangé, Pierre demande prudemment : « Mais, excusez-moi, vous n'auriez pas un petit accent?... belge ?... » Xavier rigole : « Oui, nous sommes belges, ça fait 10 ans que nous avons quitté la Belgique » Pierre, enthousiaste : « Mais attendez ! Ça change tout, si vous voulez on peut se voir demain... Attendez, je regarde mon emploi du temps... Non, si vous voulez on peut même se voir aujourd'hui, disons, dans une heure? » Xavier, qui n'en revient pas : « Oui, d'accord, nous sommes là dans une heure! »

Nous voilà donc en route vers le Domaine de Gaure, pour rencontrer son propriétaire et évaluer les possibilités ou non d'une aide pour la rentrée qui déjà se profile: dans dix jours nos enfants devraient tous être inscrits dans des écoles. La grille majestueuse du Domaine m'impressionne et je me sens toute petite à côté de la grandeur des bâtiments, de la beauté des arbres. Nous rencontrons Arnaud (le fils du propriétaire) qui joue sur le pas de la maison principale, Arnaud appelle son père, la maman d'Arnaud Alla nous invite à attendre ce dernier dehors. Nous sommes donc assis à la petite table en fer devant la maison. Pierre apparaît, il vient s'asseoir, nous nous présentons, nous lui expliquons notre situation, nous parlons de notre parcours, des raisons ayant conduit nos choix (notre vie en roulotte, l'instruction de nos enfants, le théâtre...) et à travers notre récit Pierre devine et tente de comprendre un peu qui nous sommes. Il conclut en disant : « Il n'y a aucun problème, vous venez quand vous voulez, je vous fait visiter le Domaine, et vu l'urgence , je suggère de faire un premier repérage pour évaluer où vous pourriez poser votre convoi. » A la question de la durée, il ne voit pas d'obstacle, si nous partons vite, c'est pas grave, si nous restons, c'est pas grave, si nous avons besoin d'une salle de travail, il y a la salle de réception du Domaine, si nous voulons poser une yourte pour plus de confort, nous pouvons le faire, si nous avions besoin d'une maison, il est prêt à accélérer quelques travaux pour nous louer une des maisons qu'il possède. Bref, toutes les possibilités sont ouvertes. Et comme nous manquons de certitude quant à notre avenir, nous sommes soulagés; nous pourrons enfin quitter la maison de Croux que nous louions sans plus l'occuper depuis le début de notre périple, nous pourrons trouver des écoles sachant maintenant où nous poserons notre convoi, et nous pourrons peut-être commencer une autre création pour sauver notre activité. Pierre a d'un seul coup résolu une série de problèmes auxquels nous n'avions pas de réponse.

C'est ainsi que depuis la toute fin du mois d'Août nous sommes posés sur le Domaine de Gaure. Sans tarder, nous inscrivons nos deux enfants Mado et Gaspard au collège de Varsovie sur Carcassonne, quant à Ysaline, elle continuera une année supplémentaire au Cned tout en suivant une préparation à son entrée dans un lycée musique (programme suivi à la Fabrique des Arts), et Erwenn, lui, est inscrit sur l'école privée et alternative « la Calandretta » à Limoux. Nous avons signifié notre renom et préparé notre départ de Croux. Ouf, tout le monde est casé dans son nouvel emploi du temps!

Le premier jour de rentrée d'Erwenn, il hurle et quitte l'école poursuivit par sa maîtresse qui lui explique qu'il ne pourra jamais quitter le lieu seul! Mado et Gaspard reviennent du collège super heureux... Les jours suivants, Erwenn y va en sifflotant (son adaptation fût très rapide), Gaspard et Mado, quant à eux, montrent des signes de stress. Plusieurs incursions à l'infirmerie leurs sont nécessaires. L'infirmière nous conseille de donner à Gaspard un traitement homéopathique contre le stress et les états d'angoisse. Rendez-vous fût pris avec le principal, lorsque Gaspard revint un soir dans tout ses états ayant vécu des réprimandes de la part d'un de ses professeurs, réprimandes qu'il ne comprenait pas, ayant, d'après lui, fait tout ce qu'on lui demandait.

Quant à nous, nous nous retrouvions, submergés par les papiers à signer, écrasés par la logique scolaire, exténués par les multiples allés et retours n'ayant pas de navette pour Erwenn, et, ne pouvant mettre Mado et Gaspard dans le bus ne comprenant toujours pas les horaires et trajets des réseaux et ne voulant pas soumettre Gaspard et Mado à un effort de plus. Nous nous retrouvions, perplexes par rapport au poids hallucinant des cartables, partagés par l'obligation de les faire vacciner et notre logique qui nous imposait de ne pas le faire, accablés nous étions face à la logique des évaluations auxquelles les enfants sont astreints de répondre dans des temps insupportablement courts, étant alors pénalisés par des points qui frôlent le zéro, et ce, sans qu'il ne soit tenu compte de leur grande volonté à faire au mieux.

Car, si le discours est souvent ouvert et tolérant, si le discours des personnes chargées de l'instruction de nos enfants semble même accueillir parfois notre réflexion singulière sur: la violence de l'école, l'injustice de ce système, le questionnement qui est le nôtre sur le stress comme moteur à l'apprentissage, le système des cotations, la sur dose des devoirs et des informations entraînant peu à peu l'absence totale de temps libre, si donc dans le discours les choses sont parfois bien entendues, la réalité est tout autre. La logique de, compétitivité, d'efficience, et, de recherche de résultats par des cotations, des évaluations, des contrôles, cette logique passe à la broyeuse les valeurs de bien-être, d'harmonie, de créativité, de santé, de curiosité naturelle que possèdent pourtant les enfants. L'enfant est alors accompagné par une CPE, accueilli par une infirmière, soumis aux médicaments, accompagné comme un malade alors qu'il souffre de stress et qu'aucun des intervenants ne semblent vouloir ou pouvoir mettre en question les causes qui déclenchent la « maladie ». Tout ceci va bien entendu à l'encontre de toutes nos convictions, et face à « l'adjoint au principal » qui me regardait défendre la cause de Gaspard, je m'entendais lui dire sur le ton, hélas, de la convaincue (dans convaincue, il y a con et il y a vaincue) : « Vous dites que cette violence à laquelle mes enfants sont confrontés à l 'école est normale au prétexte que cette violence est la violence de la vie ?! Mais vous savez, à 45 ans, j'ai 45 ans, je considère encore et toujours que la violence n'est pas souhaitable, ni à l'école, ni dans la vie, dois-je donc me considérer comme inadaptée? Et dois-je espérer que l'adaptation de mes enfants passera donc forcément par la violence quand ils finiront par la considérer comme banale? ».

Je quittai l'école, murée en moi-même, avec ce sentiment troublant et familier d'être « étrange ». Ayant tenté d'incarner dans ma vie les valeurs qui sont les miennes, ayant tenté de faire des choix libérés et éclairés loin des peurs des autres, ayant tenté de travailler sur la seule question de la paix qui commence avec la paix de soi, ayant, pour cela parfois, choisi l'inconfort, l'insécurité, et la solitude, défaisant parfois les liens de relations familiales ou amicales par trop étouffantes, voilà que, par le biais de mes enfants, ce système, ce monde que je ne comprenais pas et que je supportais vaguement par le truchement de la scène, de la poésie et du jeu, voilà que je faisais, moi aussi, une rentrée, qui sonnait plutôt comme un « retour » dans un monde à la logique implacable : un monde ou l'humain n'est plus considéré qu'à la lumière de ce qui fonctionne ou ne fonctionne pas, une machine qui produit ou ne produit pas. Un monde aliénant et aliéné, ou la seule valeur est aujourd'hui celle du « pouvoir », un pouvoir lui-même réduit à la logique de l'argent et de la rentabilité par le sacro-saint « pouvoir d'achat ». Un monde de corruption qui n'hésite pas à produire de belles théories comme « les droits universels de l'homme » tout en vendant bombes et armes, tout en produisant des abattoirs en série, des Mac Do et cochonneries (que je mange aussi, oui, oui!), un monde qui ne voit aucun problème à faire défiler sur les postes de télévision des annonces invitant à manger sainement tout en produisant des poulets, des vaches et des cochons piqués aux hormones... Une terre habitée qui ressemble de plus en plus à une gigantesque mare de boue dans laquelle de tristes cochons se roulent ou se vautrent en attendant la fin, ou même, en s'en foutant complètement...

Nous semblions décidément bien incapables de rêver autre chose, car croyez-moi, pour rêver et réaliser il faut du temps mais le temps dans ce monde est compté comme l'est l'argent. Alors voilà, pour moi, malgré les efforts que semblait faire l'univers pour répondre à mes petits besoins, malgré la beauté de ce lieu où mes roulottes s'étaient posées, malgré l'impression de paix qui en émanait, mon cœur restait agité car ma rentrée était une rentrée... dans le lard... De cochon bien sûr!

Installés sous les grands arbres du Domaine de Gaure



mardi 2 septembre 2014

Le portrait de "Paulo"

Sur le bord des berges à Homps... Bientôt Félines, chez Paulo.
A peine finies nos dates sur Homps, nous nous mettons en contact avec Paul, un spectateur rencontré à Homps et qui après le spectacle nous avait proposé de passer chez lui, si nous en avions besoin ou envie. Il avait un peu de terrain, disait-il, et cela ne lui posait aucun problème. Nous ne connaissions pas encore les contreforts de la montagne noire dans l'Aude et nous trouvions que c'était une belle occasion de nous poser deux ou trois jours afin de souffler un peu, dans cette région du Minervois, sur les hauteurs de Felines à 250 mètres au-dessus de la plaine, légèrement à l'Est de Carcassonne. Nous voilà donc en route vers notre nouvelle destination à environ 20 km de Homps, soulagés, nous pensions donc en avoir pour 45 minutes de trajet à peine. Si en effet, la route fût rapide, l'arrivée fût plus éprouvante : il ne s'avéra pas simple de garer notre convoi sur la parcelle de terrain. Au bout de deux heures de manœuvres difficiles, Paul alla chercher son tracteur pour tirer le tout (la roulotte principale, et le 4X4). Je priais pour qu'on en finisse sans casse et que l'on puisse enfin se reposer, heureusement nous n'avions pas nos enfants; les uns chez leurs grands- parents, l'autre à la mer, et la dernière chez une amie. Ainsi, nous évitions le stress lié à la gestion des enfants dans ce mic-mac de manœuvres improbables. On était un peu loin de l'idée de repos...

Arrivée sur les hauteurs de Félines Minervois


Toutefois, observant discrètement Paul que je ne connaissais pas, je fût frappée par son sourire et son énergie. Il courait d'un point à l'autre tel un cabri, guidant, signalant un obstacle, posant des questions, et toujours ce rire particulier qui ponctuait régulièrement ses remarques : « Peut-être faudrait-il passer par là ? Peut-être faudrait-il dés-atteler et tenter la manœuvre dans l'autre sens ? ». S'interrogeant tout haut : « Oui, vous êtes crevés? Je comprends... ». Enfin, une fois le convoi relativement installé grâce à la force de son tracteur, il nous suggère de nous poser là. « Vous fignolerez après!... Venez que je vous montre la maison... je vous présente aux amis... ». Je lui demande timidement : « Tu t'appelles Paul ou Paolo ou Paulo ? En fait, c'est quoi ton nom? »Il répond :  Paulo ... Il précise : « En fait, c'est Paul, mais « Paulo » pour les intimes »... En moi-même, je me questionne : « Sommes-nous suffisamment intimes ? Dois-je l' appeler Paul? », et irrésistiblement, je sens que c'est foutu; je glisse déjà vers l'envie curieuse de lui poser plein de questions.


Car « Paulo », est grand, il est beau, il a un sourire accroché aux lèvres, un sourire un peu coquin, comme celui des enfants, il est un peu comme un enfant qui s'est fait homme. Un homme de valeurs qui a su préserver l'énergie et la joie de l'enfance. Il est fort, non pas fort de ses certitudes, mais fort de ce courant joyeux qui, quand il court, anime son grand corps. Il pose des questions mais quand vous y répondez, il est déjà prêt à vous en poser une suivante. Il est curieux, il semble sensible à la souffrance, mais comme protégé par un bouclier de douceur, il désarme de son sourire, l'angoisse, la peur, le doute. Il a les mains solides des travailleurs manuels et de la terre, il dit qu'il vit juste au-dessus de la pollution, il a des vaches, et un taureau (c'est le taureau le plus doux), un chien qui s'appelle Zébulon. Il est amoureux de sa compagne, de cette nature parfumée qui l'entoure, gourmand de la vie, de ses enfants et ceux des autres, de ces arbres tout autour qu'il aime et qu'il travaille. Plonger en « Paulo », c'est comme plonger dans un bain de jouvence, dans des eaux tièdes et douces, c'est s'éclabousser et puis rire, c'est apprécier les belles choses, c'est sentir l'odeur du bois, c'est contempler à travers lui ce qu'il reste de sa propre innocence. C'est regarder l'intact. Alors pour moi, c'est décidément « Paulo » et je suis heureuse qu'il m'ait offert une part de cette intimité...
Alors levé de rideau sur cet « enfant » fait homme qui connu, les roulottes, l'instruction à la maison, l'amour de ses parents, et la magie du théâtre...

Paulo et son ami Greg à gauche sur le toit de la roulotte...
Quel est ton nom ? Dautais Paul, ma mère et les intimes m'appelle « Paulo »
.
Ton âge? 34 ans. Je suis né le 24 février 1980. Il ajoute amusé : « J'ai eu mes 24 ans le 24 du 02. 2004. C'était le mieux (le meilleur anniversaire) ; J'ai invité plein d'amis et c'était un anniversaire que de gâteaux! ».

Comment es-tu arrivé à Félines ? Après neuf ans, ma mère en avait marre du climat trop humide du Tarn, on arrive et on s'installe dans le presbytère de Félines, mon père avait un atelier en-dessous. C'était une belle période, on allait à l'école et mes parents allaient se promener, on jouissait d'une facilité financière liée à la vente de nos biens dans le Tarn. On se retrouvait au centre du village, mon père (Franck) ne le supportait pas et il a voulu retourner dans le Tarn, mais nous avions des cours de théâtre ici à Félines, et nos amis étaient ici. Ma mère ne supportait pas mieux le climat, finalement nous sommes revenus à Félines, nous y avons acheté un terrain et construit notre petite maison. J'ai alors 13 ans et je récupère la roulotte dans laquelle nous avions logé, la roulotte devient ma chambre, et ma sœur Viviane occupe un petit chalet.

Quel est ton travail? Je travaille le bois. Je suis dans le bois jusqu'au cou (il rit). Je suis charpentier, c'est mon diplôme de charpentier qui m'a permis de me payer ma première vache, que j'avais nommée « Éléonore » du prénom de ma prof de français.(Je demande : « elle était vache?), il enchaîne souriant : « non pas du tout, au contraire, je l'adorais! ».

Le tour à bois dans l'atelier de Paulo

Erwenn recevra un joli couteau fait par les mains habiles de notre ami
Quel est ton parcours d'étude? J'ai fait 5 ans à Toulouse chez les compagnons (la Fédération Compagnonique). J'avais été à l'école élémentaire, puis à l'entrée au collège, l'école ne me convenait plus. Mes parents m'ont gardé à la maison, j'ai bénéficier du savoir faire de mon père en ébénisterie pendant 3 ans, et quand j'étais prêt, mûr pour quitter ma « tribu », je suis entré aux compagnons, je suis tombé sur des supers profs. C'était le moment parfait pour quitter ma famille, me former comme charpentier, faire des connaissances en vivant à Toulouse.

Quelle est ta maison aujourd'hui? J'ai récupéré la maison de ma mère qui en avait fait un lieu de vie, un lieu d'accueil pour les enfants en difficulté. (La maman Mireille occupe encore cette maison, et la cohabitation se fait très harmonieusement les uns et les autres bénéficiant de leur espace intime et personnel). Il enchaîne : « Je conçois bien la roulotte en voyage mais pas en habitat sédentaire. » (Paulo a encore sa roulotte sur une partie de terrain mais il ne l'habite pas.)

As-tu des passions? Oh ! J'en ai plein ! La musique, la clarinette, l'agriculture... Je suis très agricole... J'aime aussi mon métier car j'y travaille beaucoup de matériaux différents, j'aime la marche pour découvrir d'autres endroits et d'autres gens. J'aime le changement.

Vis-tu en couple? Oui, carrément !!! C'est quelque chose qui m'est important. J'aime le quotidien. Le partage du quotidien avec quelqu'un : la cuisine, les tâches, l'éducation des enfants, la vie de la maison. J'aurais du mal à croire que ce partage n'est pas possible.

As-tu des enfants? Quatre. Il se reprend et précise : « enfin, deux à moi, et deux à ma compagne. »

Si tu étais un arbre?J'aime beaucoup les arbres... J'y avais déjà réfléchi... (Il se concentre en mangeant une pêche)... Y'a des arbres qui vivent pas seuls. Je pense que j'aimerais être le frêne. J'aime sa franchise. Il peut être, au bord de l'eau ou en montagne, isolé ou avec d'autres. J'aime autant son bois que l'arbre lui-même.

Une plante? Pour le moment je suis dans la garrigue, donc ça pourrait être l' aphylante... Très riche pour les vaches... C'est dans les plantes que je puise beaucoup l'énergie vitale, c'est difficile d'en choisir une. Quand je vais mal, je les regarde et je ressens leur énergie, elles me ressourcent.

Le barrage en contre bas du village où l'on se baigne
Un animal? Ils ont pas la bonne place les animaux... Je serais un animal volant. Les animaux on les séquestre, on les martyrise. Les animaux domestiques subissent des choses violentes, les sauvages, ont de moins en moins de place. Et puis, le fait de découvrir le monde d'en haut, c'est bien. Vivi (sa compagne) m'a offert, pour mon dernier anniversaire, un baptême en parapente, c'est très agréable !

Une épice? La cannelle. C'est doux et en même temps c'est fort... Il ajoute gourmand : Et puis ça se marie bien avec les pommes !!!


As-tu des regrets? Oui, j'en ai un. Il est lié à la séparation avec mon ex-compagne. J'ai du mal à comprendre qu'avec quelqu'un de si proche, on soit « fâchés ». J'ai du mal avec cette douleur, ce conflit. Ça me fait penser à la guerre. J'ai du mal à comprendre qu'après 7 ans de vie commune, on puisse ne plus se comprendre.

As-tu des rêves et les as-tu réalisés? Oh ! J'ai plein de rêves ! Mais je me dis qu'à 34 ans, j'en ai déjà réalisés pas mal... Si j'arrive à en réaliser autant les prochaines 34 années, vraiment je suis content !

Quel est ta vision du monde actuel? Je vois un monde assez égocentrique. A plus petite échelle, celle de mon pays, on est trop égo centré... Il cherche ses mots...On est trop dans l'individualisme... Ayant trouvé le mot qui lui convient, il enchaîne... Je souhaite que le monde ait moins peur, qu'il y ait plus de gentillesse... Qu'il y ait moins de peur, peur de vivre. Que l'on favorise le côté positif, qu'il y ait plus de douceur. Il fait une parenthèse soudaine... On a un très beau film à voir : c'est quatre enfants issus de quatre coins du monde, ils doivent faire le chemin pour aller à l'école en faisant face aux plus grandes difficultés. Ce film parle d'amour, de bienveillance. Il y a entre ces enfants une énorme solidarité... Il revient à son fil initial...On a une sacrée chance et on se plaint ! On fabrique de la misère !Songeur,il semble s'interroger tout haut...Peur de quoi ? De manquer ? On a tout. Trop.

clin d’œil d'un papillon lors d'une de mes promenades contemplatives
As-tu une devise? J'avais fait un panneau : c'était une roulotte qui était cachée par une maison, l'idée était : « Une vie peut en cacher une autre. »J'avais aussi fait un écriteau à l'arrière de la roulotte : « Profites de vivre un jour à 5 km/h! »

Que serait le bonheur pour toi? Avoir des enfants en bonne santé...Il réfléchit... Cette liberté que l'on a à se construire aussi.
Erwenn joue avec Paulo
Es-tu heureux? Un peu mon neveu !!!Il marque un temps et plus sérieux il ajoute:Non, j'ai vraiment pas à me plaindre !

En tant que père souhaiterais-tu transmettre quelque chose de particulier à tes enfants?Oui, cette joie de vivre que l'on m'a donnée. Après, ça fait tout le reste !

Ton/ta pire cauchemar, angoisse, peur? Perdre un enfant. Il revient sur un souvenir d'enfance:Quand j'étais en 6ème, au collège, pendant un an, je me voyais au bord d'un bassin de tannerie, et j'avais peur de savoir que je pouvais tomber dedans. Il vient à un souvenir plus proche et raconte en rigolant:Un an avant de me séparer, je pédalais sur un vélo aux roues beaucoup trop petites.

Ta vision de la relation aux autres?L'échange ? Il s'interroge tout haut ? C'est possible ça ?...Il précise:moi, je me sers beaucoup de la bienveillance : pas de jugement, de poids, de pression sur les autres.

Es-tu libre? Je me sens assez libre. Il y a quand même une petite ancre due à la séparation : je ne peux pas m'éloigner trop loin ou trop longtemps avec les enfants, j'aimerais voyager avec eux, peut-être, je le ferai plus tard.
Une des roulottes construite par Paulo
Sur quoi penses-tu encore devoir travailler? Je suis trop dans le « faire », j'aimerais être plus dans « l'être ». J'ai déjà travaillé dessus, mais y'a encore du boulot.

En quoi as-tu vraiment progressé? Au moment de la séparation, j'ai raboté mes idéaux...Il précise:Par exemple, j'avais vraiment dans l'idée de polluer le moins possible, je pouvais aller très loin et souhaiter la suppression de l'électricité, de la voiture, etc... Je me rend compte que certaines choses simplifient la vie, j'étais trop radical. Ce n'est pas bon d'être radical.

Comment vois-tu la vie, la mort? Je pense que l'on a tous quelque chose à amener ici, nous ne sommes pas là par hasard. J'espère poser mon petit grain de sable dans l'océan, avoir le moins peur possible des gens pour leurs permettre aussi de déposer leur grain de sable. Enlever les peurs, toujours la bienveillance... Il réfléchit et va aborder la mort...Je n'ai aucune culture religieuse, je suis athée, je ne me pose pas la question de savoir ce qu'il se passe après la mort, je ne veux pas souffrir. Je suis un carnivore tueur, je peux enlever la vie à un animal ou une plante. Je serais content d'être enterré aux pieds d'un arbre pour pouvoir le nourrir. Je pense que l'on ne meure pas tout à fait : par notre empreinte, on peut aider à faire vivre les autres. Je voudrais choisir l'endroit de ma mort, je vais m'organiser pour... Si ce n'est pas possible en France, je le ferai dans un autre endroit. J'ai plus peur de la vieillesse que de la mort.

A ton dernier repas que dirais-tu? J'ai bien croqué la vie!Il ajoute en riant:C'est pour ça que j'adore les pommes !

Qu'est ce qui te met en colère? L'injustice me fâche, en fait, je suis attristé plutôt, les guerres m'attristent...Il s'interroge:Je ne sais pas si j'ai eu droit à la colère, j'ai pas l'impression d'être très colérique... Je sais pas ?

Quelle est ta plus belle qualité? Je ne suis pas assez orgueilleux pour savoir dire vraiment mes qualités...Je pense que c'est une qualité d'être joyeux, je me suis organisé pour être généreux, je suis content de rendre service, ça me rend heureux.

Ton plus gros défaut? D'être un poisson. Il explique:Je suis du signe astrologique poisson, la peur d'être en conflit me fait parfois détourner l'autre. Il fait des mouvements sinueux de la main comme les mouvements des poissons...Pour éviter de dire les choses frontalement, je peux parfois devenir mesquin ou incorrect vis-à-vis de l'autre.

Quel est pour toi le comble de la misère? Être français et pourtant triste. Y' en a qui veulent, la « blondasse décolorée », la porsche et la maison « Phoenix », et c'est toujours pas bon. Y'en a qui ont plein et ils veulent toujours plus.

Le comble de la connerie? Faire des enfants pour les autres. Les confier à une nounou, déléguer l'éducation à l'école, et puis tenter de combler l'absence d'affection par des cadeaux, du superflu. J'ai vécu mon enfance dans le Tarn, l'eau gelait en hiver et en été y'en n' avait parfois pas, parfois il n'y avait pas d'électricité, et pourtant j'ai bien vécu, il y avait toujours l'amour de mes parents.

Qu'aimes-tu chez les enfants? La part du rêve, la candeur, ils peuvent laisser le côté « mental », tout est possible pour eux. J'ai fait trois séances chez un psy au moment de ma séparation, et en même temps, j'ai fait du chant. Le chant, pour moi, était plus thérapeutique que la trituration des méninges ! Les enfants ont cette facilité à être dans le ressenti et le moment présent ! J'essaie d'orienter ma vie vers l'intention et non pas la volonté. C'est pas du débourrage !!! On débourre les chevaux, c'est d'ailleurs un très mauvais terme, il faudrait adopter le cheval. Quand on est dans la volonté, on se prend des baffes.

Comment vois-tu le couple? J'aimerais que ce soit un partage, mais on n'est pas formé à ça et pourtant, l'union fait la force ! Il y a trop de différences soulignées dès le plus jeune âge entre les filles et les garçons. Chaque individu a besoin de s'épanouir quel que soit son sexe. Il faudrait sans doute que l'on nous donne des cours pour se faciliter la vie. Avec ma sœur, il n'y a pas eu trop de différences soulignées entre la fille qu'elle était et le garçon que j'étais. Tout le monde doit participer aux tâches et à la « vie » d'une maison, la fille devrait accéder à la « survie » de la maison. La complémentarité est bonne, il est normal que nous n'ayons pas tous les mêmes compétences, mais, s'occuper juste de la vie de la maison et des enfants, ça génère de la frustration, ça ne remplit pas la vie d'une femme. Les mamans oublient de transmettre les choses vitales de la maison : le nettoyage du linge, le balai à passer, la vaisselle, l'ordre... Après le garçon a 18 ans et il est toujours pas fichu de se prendre un peu en charge. J'ai pas mal d'amies qui seules et songeant à se remettre en couple avec un homme me disent : « J'hésite, si je reprend un homme à la maison, j'ai l'impression que ça me fera un enfant en plus! ». Comment veux-tu que ça fonctionne avec ce genre d'idée, c'est déjà foutu d'avance !

Ton livre de chevet? Les livres pour enfants d'André Dautel, ils m'ont donner envie de lire et de partir dans des voyages imaginaires. Je n'ai jamais lu les livres de Castanedas, mais mon père m'en a transmis la substance, ce sont des livres d'initiation et ils donnent de l'énergie de vie; j'aimerais en lire un jour. Il y a aussi « Petit arbre », je ne me souviens plus de l'auteur, c'est le parcours d'un jeune trappeur qui apprend la vie à travers la nature et l'enseignement de ses grands-parents trappeurs.

Un film?  « La vie est un miracle » d'Emir Kusturica et le magnifique film « La vie est belle » (La Vita e Bella).

Une musique?  La musique tzigane car on y entend le rythme du cheval. J'aime aussi le titre « La vie est folle » de Jacques Higgelin.



Il conclut en s'apercevant qu'il tourne très fort autour de cette idée de « Joie », et, il confirme mon intuition : Paulo (vraiment, je ne pourrais pas l'appeler Paul) m'évoque Bouddha, pas le long Bouddha en méditation, mais le gros Bouddha généreux qui rit et incarne la joie profonde. Nous nous regardons, il me parle encore de la joie en allant mettre la chanson d'Higgelin sur son installation, je reste dehors, achevant d'écrire à la hâte mes dernières notes. Je me prépare à quitter sa terrasse, je veux lui dire une dernière parole, mais il est déjà ressorti et dans mon dos il parle avec sa maman (il est invité par sa maman Mireille pour un déjeuner avec elle), il rassure Mireille, il s'occupera des poules qui se sont échappées de l'enclos où elles sont gardées. Son chien Zébulon, bat de la queue à côté de lui, la langue pendante et... Le sourire aux lèvres (la joie serait-elle contagieuse?). Je me lève, pleine de l'univers de Paulo, je me retourne et je l'appelle une dernière fois, je lui fait part de mon envie de l'embrasser et de le remercier. Il rigole, il m'accueille, ses deux grands bras ouverts. Je souris, je m'en vais vers mes roulottes et me retrouve, à chaque nouveau pas, un peu plus... dense, un peu plus lourde... Mais aussi, admirative de ce don particulier qui est le sien. Oui, Paulo a raison: la Joie est définitivement une très belle qualité, et si il lui manque l'orgueil pour s' en allouer une seule, moi qui me suis efforcée de le regarder un moment, je lui offre sans hésitation le titre de « Maître » dans cet art.

Bientôt, il faudra quitter les hauteurs et regagner la plaine de Carcassonne.


samedi 23 août 2014

Homps... On tient la barre!


Quittant Carcassonne et sa morosité, nous nous installons le long des berges du canal du midi, dans la douceur du pays minervois, à Homps. Village et petit port pour les bateaux de tourisme et les péniches qui sillonnent le canal: huit restaurants, un coiffeur, un boulodrome, et le lac de Jouarres, non loin, pour se baigner, Homps invite à la paix. La région est venteuse et nous craignons d'être confrontés à nouveau aux problèmes de tenue de notre petit théâtre face aux facéties du dieu Eole. Il n'en sera rien, nous orientons notre roulotte de sorte qu'elle fasse écran au vent puissant d'Ouest (le Cers). Nous serons de même épargnés par les orages qui feront preuve de bon goût en frappant nos jours de relâche, épargnant ainsi les jours de jeu. Nous n'aurons donc aucune annulation et nous donnerons huit représentations avec une moyenne de 46 spectateurs. Ainsi, nous redresserons la barre économique, et nous éviterons la banqueroute. Bref, vraiment pas mal, pour un tout petit village, et aucun démarchage de notre part chez les commerçants: notre communication, ici, s'étant réduite aux passages dans les marchés de Lezignan et Olonzac avec « criée et accordéon» et distribution de cartes postales imprimées à nos effigies que nous avions encore en stock, (évitant ainsi des dépenses en frais d'impression et un surcroît de fatigue), sont assurés aussi des passages quotidiens dans le village de Homps et aux abords du lac de Jouarres. Nous serons très bien accueillis par la mairie, les commerçants et la capitainerie. Ouf, car la grande nouvelle pour ceux qui l'ignoraient encore est que nos enfants veulent tous s'essayer à l'école!... Nous avions donc, Xavier et moi, décidé d'écourter notre saison de jeu et de finir plus tôt que nos autres saisons (fin Août au lieu de fin Octobre), pour nous permettre de résoudre rapidement les multiples questions posées par leurs souhaits et évaluer les conséquences directes de leurs choix sur notre mode de vie. Deux mois de moins donc pour travailler et cela dans un contexte économique déjà difficile pour nous cette année. (Année d'élection= saison difficile).

Ainsi donc, à Homps, nous aurons la joie de revoir notre ami Dan. Ce dernier allait m'offrir une occasion de raconter une belle histoire. Le soir même d'une représentation, il nous téléphonera en rentrant chez lui, nous demandant inquiet et sans grand espoir, si nous n'aurions pas trouvé un petit pendentif en argent qu'il avait perdu et auquel il tenait beaucoup. « C'est incroyable !!! » répondions-nous, « figure- toi, qu'après la représentation, Erwenn est venu nous voir, ton petit pendentif en main ». Erwenn, les yeux brillants, semblait très fier de sa découverte, son petit trésor! Examinant la trouvaille, je me demandais de quoi il s'agissait ; le petit pendentif s'approchait de la lettre « F » tout en n'en n'étant pas l'exacte copie. Je mis le bijou de côté, ma curiosité insatisfaite, et il resta là posé sur notre carnet d'or, jusqu'au coup de téléphone de Dan. Je compris qu'il s'agissait d'un trésor quand notre ami, soulagé, m'en expliqua le sens. « C'est un signe en hébreu qui signifie la vie , je ne m'en sépare jamais! » Dan à vécu à Jérusalem, il est archéologue, polyglottes, et musicien doué. Je souris, honorée d'être garante de ce bijou auquel il tenait tant. Je pensais : «  c'est donc à la vie qu'il s' accroche, la vie symbolisée dans ce minuscule morceau de métal ». Il croyait peut-être l'avoir perdue lorsque le bijou avait glissé de son cou, et voilà qu' Erwenn, le plus jeune et le plus solaire de mes enfants, retrouvait sur le champs ce minuscule objet. Le trésor était « la Vie », et « la Vie » était à l'abri chez nous, attendant sagement dans une boîte d'être rendue à mon ami Dan... Dan sans le savoir avait déposé un instant la vie dans ma boîte à bijou...

Et à Homps, nous aurons vécu toute la puissance de ce que nous nommons la vie. Les retrouvailles de Nelly, qui m'offrira un magnifique livre « Paroles de femmes », sa maman Anne-Marie, la petite Emma, les amis Bernard et Céline venus de Belgique pour les vacances et qui viendront nous découvrir sur scène après dix ans de vie chacuns de nos côtés, puis nous nous dirons à nouveau au-revoir, nos enfants qui revoient leurs grands- parents, les rencontres avec, l'amoureux de Nelly, les touristes du Maquis (camping alternatif dans le Minervois), des flamands venus vivre et s' installés dans le Gard, nous rencontrerons des gens sympathiques et drôles sur une terrasse d'Olonzac, Raphaël serveur au « Tonnelier » à Homps et la patronne de Raphaël, la marraine de Céline vivant à Albi et une moitié de l'année en Tunisie, nous reverrons la dame « aux échecs » d'Albas et sa petite fille, Luc des corbières et ses enfants, la compagnie de « l'arbrasonge » préparant son nouveau spectacle « le son des cailloux », nos enfants recevront des bracelets brésiliens d'une spectatrice émue, et puis Paulo (charpentier et constructeur de roulottes qui nous invite d'emblée à venir le voir sur les hauteurs de Félines Minervois)... Mon dieu, tout un petit monde de rencontres riche, de différences, de singularités, de joies et de doutes, réunit sous notre modeste théâtre. Ceux que l'on revoit, ceux que l'on quitte, ceux que l'on ne reverra sans doute plus, regards et sourires croisés échangés, complicités nouvelles, foisonnement d'émotions, gisantes sous la peau lisse ou ridée, émotions que l'on partage et où l'on se baigne, larmes de joie et de peine, courant d'eau et de rires dans lequel on se voit, on se regarde vraiment : instant et espace particulier où l'on se sent terriblement en « Vie ». Comme une confirmation, un spectateur flamand me dit cherchant les mots, avec son accent de là-bas et en roulant les « R » : « Merrrrci, vrrraiment, c'est beaucoup plus qu'un spectacle que j'ai vu ce soirrr... C'est... C'est tellement.... ». J'essaie prudente de l'aider : « … Revigorant? ». « Sorry, mais je comprrrend pas ce mot. » Je réessaye : « Vivant? ». Il confirme : « OUI ! C'est ça... C'est... Allé... Comment je dis... C'est... Spirrrituel. ». Tout le monde rit, le mot est dit. J'enchaîne comblée : « C'est ça ! C'est exactement ce que nous tentons de faire : remettre du sens, réveiller le sens, recréer le sens, retrouver le sens... » C'est pour moi, une urgence de ce monde : reconnecter les êtres à ce qu'ils ont de plus précieux, à leur source intime et personnelle et cela par cet art particulier que l'on appelle le théâtre. Quelques jours plus tard, alors que nous allions être pris dans les courants les plus tumultueux de nos émotions, il nous faudra faire le grand écart entre les joies les plus grandes et les douleurs les plus terribles.

Car notre séjour sur Homps se terminera par un deuil et... un mariage le lendemain! La toute petite Eline, deux semaines à peine, passée dans ce monde comme un souffle pur, s'en est allée pour retourner vers le mystère d'où nous venons tous, face à la douleur extraordinaire de mes amis nouvellement parents, il était impossible de trouver le moindre mot apaisant, seule la présence bienveillante pouvait peut-être les accompagner. Face aux yeux clos sur le mystère de la petite Eline, si jolie, si parfaite, je ne pouvais qu'interroger la « Vie » et méditer sur sa fragilité et son miracle: nous étions tous appeler à travailler à l'essentiel et à nous éloigner du futile, je promettais devant Eline de m'y essayer le plus souvent possible, et me rappelais que l'essentiel était de travailler dans la conscience d'être partie d'un tout. Il fallait donc créer du lien tout en travaillant quotidiennement à rester en lien avec le cœur. Car dans le cœur, aucune frontière, aucun jugement, aucun conflit, juste la paix immense que procure la conscience de savoir aimer et être aimer. Quittant la Haute vallée et laissant mon ami, le papa d'Eline, je me préparais à jouer ce soir pour eux, et à leurs envoyer autant d'énergie de vie qu'il m'était possible de créer par mon travail.

Le lendemain, fatiguée et triste, je me rendais à Quillan, chez mes amis, « Guillaume le conquérant » le mécano, et sa compagne, « Emilie la très jolie », immédiatement je fus prise par le tourbillon de joie dont ils savent s'entourer, mes amis s'étaient mariés, et nous venions accompagner de nos vœux leur cérémonie en prestant le duo de la « Dame Oiseau » et du « Bigleux ». Notre cadeau fût très apprécié par nos amis et leurs convives. Ils nous ont offert le repas et le verre. Pas le temps pourtant de s'attarder, nous sommes repartis aussi vite pour regagner le Minervois et nous préparer à jouer le spectacle du soir. Nous avons eu le plaisir de revoir « Eric le doux » le garagiste à la valise rencontré lors de notre panne à Limoux. Et nous avons terminé notre saison sur cette représentation chargée des énergies joyeuses et vivifiantes du mariage de Guillaume et d' Emilie.

C'est ainsi, que sur deux jours à peine, écartelée entre les peines les plus indicibles et les promesses de joies les plus grandes, je regardais toute cette « Vie », je recevais en pleine face toute la violence des forces de la « vie », je me débattais submergée, je hoquetais dans les sanglots, je pleurais puis riais sans répit, puis, un moment, je lâchai prise, juste témoin attentif d'un instant de vie, et au-delà des souffrances et des joies, au-delà des mots ou des silences, au-delà de la fatigue, au-delà des questions, se posait soudain toute l'évidence magnifique du privilège incroyable d' ETRE... Là... Ici... « Seule » et pourtant « avec »... Reliée aux autres par une petite chaîne légère en argent, un fil subtil, et ici et là, accroché comme un rappel, un petit bout de métal en forme de « F » que parfois l'on croit avoir perdu, un signe en hébreu qui rappelle que l'on est en Vie. Dan, mon ami, pouvait être rassuré, le hasard avait "perdu" la "vie" chez nous, et oui, Erwenn pouvait être fier, il avait bel et bien trouver un trésor... Et les vrais trésors, bien sûr, n'ont pas de prix.




jeudi 14 août 2014

Quand le vent est tombé... Carcassonne 2ème...

Finalement, lorsque nous quitterons Carcassonne, l'impression générale sera contrastée. Entre la mairie qui semble détenir le monopole du choix de ce qui est « bon » culturellement pour le public, l'autorisation obtenue avec toutefois une interdiction de faire la criée à l'ancienne et nos dépliants ne pouvant être distribués dans la Citée (la criée étant assimilée à un trouble de l'ordre public, et l'interdiction pour tous de faire de la publicité dans l'enceinte de la citée), les rues vides d'artistes et d'animations et cela en plein mois de juillet, (ceci pour répondre sans doute à la très grande crainte du fonctionnaire de mairie, chargé du respect des règlementations sur la ville de Carcassonne, de voir la ville « envahie par tout et n'importe quoi », face à la crainte du Monsieur, ils semblent avoir opté pour « rien »), certains commerçants de la citée troublant notre prestation sous contrat lors du festival d'été (commerçants à qui il est interdit par la mairie de distribuer des tracts dans la cité ! Ils paient des loyers prohibitifs, et ne peuvent animer d'aucune manière les rues de la citée sans en avoir d'abord demander l'autorisation, on comprend mieux l'agressivité des gens et les dénonciations qui pleuvent entre-eux, eux qui font vivre la Citée), les difficultés éprouvées à cause des conditions climatiques extrêmement changeantes, mais aussi et heureusement, les rencontres magnifiques de spectateurs conquis qui passeront avec nous les quatre soirées après spectacle en partageant les rires, les réflexions, le vin et le jus de raisin fait maison, la musique et les moments de danse, les coups de gueule, et les échanges en anglais, en espagnol, en polonais et en tout ce qui peut aider à se faire comprendre. Alors là, on se dit que notre but est atteint, notre petite compagnie se sentait là, au cœur d'une petite société qui recrée du lien, au milieu des jeunes, des moins jeunes, des gens qui en ont plein le cœur et qui continuent à croire en notre capacité à rester créatifs et vigilants dans ce monde « sans queue, ni tête... Sans queue ni tête... Pas d'chapeau... Pas d'casquette... ».


Car en définitive, si nous aurions espéré plus de monde sur une ville telle que Carcassonne, nous ne nous en sommes pas trop mal sortis au vue des multiples difficultés rencontrées là bas. Le public fût extrêmement généreux tant au niveau de notre chapeau (eh ! Oui le nerf de la guerre), que sur le plan de la tendresse et la chaleur prodiguée, c'est ainsi que je salue Dan, ses amis et amies, son fils Eyal, Zora, les cinq jeunes animateurs de camping, Alain et son amoureuse Irène (viticultrice à Caune-Minervois), les trois employés de 11bouge virés sans scrupule de leur salle sous l'initiative du nouveau Maire (au prétexte d'une envie de re-municipaliser les locaux qu’ils occupaient ?!), les journalistes de l'Indépendant et de la Dépêche qui ont su se libérer malgré une présence plus que visible de tout les VANESSA PARADIS, LES BERNARD LAVILLIER, LES GAD, LES SOAN, LES STARS AC I234, LES THE VOICE 5678, ET TOUT LES AUTRES,... LE TOUR DE FRANCE 12345678910 Y COMPRIS, et bien sûr, je salue à nouveau l'initiative privée du gérant de Tridôme qui nous a accueilli sur son terrain, car sans ces initiatives et au vue de la politique culturelle de la Mairie de Carcassonne, l'avenir risque d'être sombre pour les petites compagnies locales et venues d'un peu plus loin ( la semaine destinée aux petites compagnies de cirque en début de festival d'été semblerait annulée dès la saison prochaine). Aujourd'hui, si l'on ne s'appelle pas Paradis mais Plouc d'à côté, c'est déjà l'enfer qui s'annonce (Business oblige : en tout cas y'en a qui ne jure que par ça!). Décidément j'ai un p'tit air en tête qui m'démange « Sans queue ni tête... Sans queue, ni tête... Pas d'chapeau, pas d'casquette... ». (Souchon)

mardi 22 juillet 2014

Carcassonne, ... On s'est pris un vent!

Je me demandais pourquoi l'on concluait par « courage! », chaque fois que je répondais aux multiples questions que l'on me posait concernant notre mode de vie. Je pensais et concluais en riant par cette affirmation : « Oh ! Du courage, nous n'en manquons pas, c'est du public qu'il nous faut! ». Mais ici, j'avoue que sur le site de « Tridôme » à Carcassonne, le courage commence à vaciller, le chapiteau aussi...
Xavier en caleçon essaie d'attirer l'attention, on n'a pas de public...
Car si dès notre arrivée, nous fûmes surpris par l'extrême chaleur (40° et pas un souffle de vent), la suite, allait encore nous réserver quelques petites joies...
Nous nous installons donc sans traîner, en vue de commencer notre série de représentations, et nous observons, curieux, la « ferme Pinocchio » installée tout à côté. Nous nous arrangeons avec eux, pour brancher à la hâte le tuyau d'eau et le câble électrique sur leur installation, nous irons rencontrer le gérant de »Tridôme » le lendemain pour voir ce qu'il est possible de faire pour notre installation qui durera deux semaines. Le lendemain, Juliana fera une entrée franche dans notre roulotte familiale.
Juliana est une femme d'âge mûr, les cheveux longs et foncés, la peau basanée et tannée par le vent et le soleil, le regard lumineux et franc, elle est habillée d'un jeans et de bottes de cuirs, elle porte un t-shirt blanc à motifs. Je pense « cette femme est très belle », elle dit : « Je voulais voir la roulotte quand-même, il fallait que je vois la roulotte, ma mère vivait dans une roulotte comme celle-là,.. ». Elle enchaîne en me posant de multiples questions:  « Et les enfants y dorment où,... Ah ? Et alors, vous, vous dormez dans une autre roulotte ?... ». Voyant ma fille Ysaline, elle continue en lui disant : « Et toi, toi, t'as une belle vie, hein ?!.. ». Ma fille la regarde sans répondre, Juliana insiste : « C'est chouette, hein, le voyage? ». Ma fille ennuyée ne sait que répondre. Juliana me regarde perplexe. J'explique doucement que ma fille a 15 ans, qu'elle souhaite partir et continuer une formation dans une école, qu'elle souffre parfois de rester avec ses parents et sa famille... Juliana s'adresse alors à Ysaline : « Mais tu as à peine 15 ans, tu n'es pas prête pour partir, chez nous, chez les Manouches, la fille ne peut pas fréquenter un garçon avant 18 ans, et le garçon doit demander au père la permission de fréquenter la fille, quand il a eu l'autorisation, il devra encore attendre trois ans pour pouvoir vivre avec la fille, et toi, tu veux partir! Moi, mon fils il ne veut pas partir, il est content d'être près de maman... Et tu vas faire quoi à 15 ans ?... ». Ysaline répond : « Non, je ne veux pas « partir »,... C'est compliqué... Je veux continuer ma formation musicale, je veux juste m'éloigner de mes parents, de ma famille, tout ça quoi... ». Juliana qui a du mal à comprendre : « C'est ta caravane là ?... Tu as déjà ta maison ?!!! ».Ysaline s'en va chez elle, Juliana me regarde : « Elle en a dans la tête, hein ! Elle veut être sédentaire, ça se sent qu'elle veut être sédentaire... ». J'explique alors à Juliana qu' Ysaline aime le voyage, mais qu'elle est à un moment de sa vie où elle réclame plus d'autonomie, de liberté et d'espace personnel, je la rassure en lui disant qu'elle ne veut pas nous « quitter », mais qu'elle souhaite « partir » pour respirer. Juliana me parle alors de sa fille Mireille (qui doit avoir environ 35 ans), de son gendre et de tout le protocole qu'il a suivi pour fréquenter Mireille, elle parle aussi de ses deux fils qui doivent tout deux avoir près de 40 ans, elle me quitte, je la salue, et elle va rejoindre les siens qui vivent, tous, auprès d'elle. (Les enfants, le beau-fils, le mari et les petits enfants). Le lendemain, elle m'invitera à venir visiter ses caravanes (deux énormes camions, une caravane et de multiples remorques), nous finirons Xavier et moi dans le camion de Mireille à boire le café préparé par Juliana. 

Plusieurs petites choses éveillèrent une émotion étrange en moi : Alors, que leur journée de travail était finie, tous étaient pourtant occupés à travailler , les uns changeant une roue, l'autre refaisant l'intérieur d'une caravane, l'autre encore remettant à neuf une porte, l'autre ponçant, et tout cela apparaissait comme l'activité joyeuse d'une ruche, et les abeilles travaillaient en accompagnant parfois d'une voix forte la sono qui fonctionnait pour tout le monde, et qui jouait tonitruante « Méditerranéenne... ». En sirotant mon café, je regardais émerveillée le poisson dans son petit aquarium posé sur le comptoir du camion de Mireille et je m'étonnais qu'il puisse survivre au voyage. Mireille souriait et me dit : « Quand tu bouges, il suffit de mettre l'aquarium dans l'évier, c'est simple! ». Juliana me montrait tout ce qu'il était possible de montrer, les tiroirs coulissants, le chauffage au fuel, la toilette, la douche, la chambre à coucher des parents, celles des enfants, elle me présenta à ses fils... Et je finis par les quitter, avec cette émotion particulière qui, elle, ne me lâchait pas.
Ce soir là, faisant le bilan des multiples difficultés auxquelles nous étions confrontés cette saison, je regardais mon compagnon et je dis : « Tu vois, ils sont beaux, ils sont rayonnants, ils sont joyeux, ils sont travailleurs, ils semblent n'avoir peur de rien, ils sont incroyablement forts. Leur force, c'est la famille, leur force, c'est le clan, où qu'ils aillent ils ne sont jamais seuls, si ils s'éloignent, ils savent qu'ils ne sont pas seuls, ils ne comprennent absolument pas la solitude! ».

Ça y est... La famille pète un plomb... 20H00... Personne.
Voilà, j'avais mis le doigt sur cette émotion, étrange mélange de joie et de tristesse, émotion mélangée émanant du constat d'être dans un monde où l'on a tout séparé, la terre qui se donnait pourtant sans partage n'était à présent plus que frontières et propriétés (publiques ou privées), on avait séparé les parents des enfants, les vieux des jeunes, le matériel du spirituel, le corps de l'esprit, la femme de l'homme, la santé de la maladie, le jeu de l'apprentissage... Les familles se trouvaient donc décomposées ou recomposées, l'on avait parfois trouvé sa moitié, l'on travaillait des quarts temps, des mi-temps, des temps partiels ou des temps pleins, mais jamais l'on était accomplis, on était juste malade ou en pleine forme, on était actif ou inactif, et tout les liens subtils unissant les choses et les êtres disparaissaient progressivement de ce monde désormais divisé et qui me semblait stéril. On en était réduit à ne compter que sur soi-même, à prier d'être en bonne santé, à vieillir en bon état, à gagner suffisamment d'argent pour s'occuper des enfants, avoir assez de temps pour parler, à s'enfermer « chez soi »en espérant qu'il ne nous arrive rien, à regarder le monde abruti sur un petit écran...Même si Ysaline ne comprenait pas ces façons de voir traditionnelles, et qu'elle aspirait à la liberté et l'éloignement, à l'autonomie et au détachement, il lui était difficile de voir à quel point ces gens du voyage étaient libres et heureux, il était sans doute difficile d'accepter que cette liberté venait de l'attachement fort au groupe et des comportements qui en résultaient : la solidarité absolue à l'égard de tous ses membres et un engagement unanime et sans condition dans l'entraide nécessaire quand l'on entreprend une vie dans l'improvisation, le mouvement et le voyage. Il me restait cette question « mais si toute la vie était un voyage, alors où et qui étaient mes compagnons de voyage, dans mon monde à moi, façonné par des décennies de guerres, de jeux de pouvoirs, redessiné sans cesse par de nouvelles règles, de nouvelles lois, de nouvelles frontières, et dont la seule chose devenue capitale dans mon monde à moi s'appelait si justement le capital?».
Les jours suivants n'allaient malheureusement pas atténuer cette impression de n'être qu'un poète au milieu des fous...

Je m'appelle "Dressée avec le poing"...
Comme à l'habitude, nous devions distribuer nos gazettes afin de diffuser l'information sur notre présence (Xavier joue de l'accordéon et moi j' annonce à la criée les prochaines dates de notre spectacle). Cette façon de faire à l'ancienne est souvent bien accueillie par le public... Nous voilà soudain arrêtés par la police qui nous demande de fournir notre autorisation, Xavier rigole, il croit à une bonne blague (on ne se refait pas!), les policiers au nombre de trois nous font vite comprendre qu'ils ne rigolent pas, et nous précisent que sans la dite autorisation de la mairie, il ne nous sera pas possible de jouer de l'accordéon et de faire « la criée ». Xavier tente d'argumenter, mais peine perdue, nous sommes renvoyés vers la mairie. Déjà très fatigués, par des démontages et montages successifs liés aux vents violents sur le secteur, nous nous rendons fulminants au service de la mairie, nous ne comprenons pas l'interdiction. Nous sommes reçus par une dame qui ne fait que répéter qu'il nous faut un arrêté du maire, elle nous « invite » à écrire une lettre et à l'envoyer à la mairie. Xavier s'énerve : « Mais, c'est ridicule, nous jouons demain ! Il n'y a personne qui peut nous faire une signature sur un papier ?... ». Face au refus de la dame, Xavier tente encore de convaincre par ses arguments. Peine perdue, la dame répète qu'elle ne peut rien faire dans notre sens. Elle finit par téléphoner à son supérieur (Chef de la réglementation sur la ville de Carcassonne). Alors que les bureaux devraient être fermés, on peut saluer l'effort de ce fonctionnaire de mairie qui se déplacera tout de même, bravo Monsieur! Xavier ré-explique la situation au « Chef », celui-ci confirmera les paroles des policiers et de la dame, il répétera qu'il fait bien son travail, travail qui consiste à faire respecter les règlements en vigueur sur la ville, il rappellera que la ville de Carcassonne étant classée au patrimoine, toute action doit être préalablement demandée par lettre à la mairie : « Vous comprenez, ou sinon, il pourrait y avoir de tout dans nos rues et nous pourrions être très vite envahis et dépassés ». Xavier sort de ses gongs, il explique qu'il ne comprend pas comment d'un côté on peut se plaindre du taux de chômage élevé ici sur l'Aude et de l'autre côté, on pouvait empêché ou rendre difficile toute initiative, par ailleurs, il soulignera qu'il n'a vu aucun artiste dans les rues. Le monsieur apprenant que nous sommes sur le site privé de Tridôme croira de bon goût d'ajouter : « Le Monsieur de Tridôme aurait du vous informer de la réglementation liée à la ville, ce n'est pas la première fois que j'ai affaire à lui, d'ailleurs je lui ai déjà envoyé une lettre en recommandé pour lui rappeler ses responsabilités en cas d'accident parce qu'il a le droit de faire ce qu'il fait, c'est son terrain, mais en cas de problème, il faudrait qu'il se souvienne de ses responsabilités... Il aurait du vous informer. » Moi, ahurie : « Ecoutez, je trouve assez déplacé de jeter la pierre à un monsieur qui a eu la gentillesse de nous accueillir gratuitement sur son site, qui de plus, nous fournit l'eau et l'électricité gracieusement, et encore, dois-je rappeler que si nous sommes là, c'est parce que justement, Madame G. qui se prétendait compétente comme attachée culturelle pour le festival d'été sur Carcassonne, nous a lamentablement opposé un refus et cela après deux mois de négociation, au moment de la signature de l'engagement celle-ci s'est soudainement rappelé que nous ne pourrions pas jouer avec notre chapiteau à côté de la cité... Madame G. avait pourtant notre dossier complet en main, la fiche technique, et les précisions concernant notre spectacle, c'est elle même qui avait décidé de nous placer à côté de la cité, et c'est encore elle qui voulait nous faire un contrat, nous ne demandions en effet qu'un emplacement pour jouer ! Vous comprendrez donc que si il y a une pierre à jeter j'aurais plutôt tendance à la jeter sur Madame G. qui travaillant à la mairie m'a semblé fort peu compétente ». On aurait pu ajouter face à l'obstination du bonhomme, que lorsque nous avions retéléphoner à Madame G. pour, lui exprimer toute notre déception, lui expliquer à quel point son refus tardif aurait des conséquences négatives sur notre saison, elle s'était contentée de répondre dédaigneuse : « Écoutez Monsieur, ici, on est à Carcassonne, et nous avons à peu près deux milles demandes, donc soyez contents qu'on vous ait déjà pris quelque chose (nous avons un contrat de 400 euros à prester sur la cité, le 23 juillet). Nous n'avions donc pas la moindre excuse, et pas la moindre considération. Face donc au chef de la réglementation qui n'en finissait plus de répéter à quel point il faisait bien son travail et qu'il n'était pas responsable des frasques de Madame G. (ben, voyons!) je me suis contentée d'ajouter cynique: « C'est vrai, vous faites très bien votre travail!... Donc, revenons- en à la lettre, expliquez moi bien ce que je dois faire... » Il voulait nous renvoyer chez nous et nous la faire envoyer par mail (les bureaux étaient censés être fermés et le monsieur avait fini de faire son travail depuis 18H00). J'ai dis : « Ah ! Non, vous êtes là, vous allez faire bien votre travail, et vous allez me dire tout de suite ce qu'il faut demander dans le courrier, parce qu'on va le faire tout de suite!... ». Pris de court et soupirant, il m'indiquait où m'asseoir et j'écrivis une lettre à l'intention du maire. Nous aurions la réponse quatre jours après ! (Les bureaux de mairie ne fonctionnent pas le week-end. Et le vendredi, le Monsieur devait sans doute être surbooké, c'est vrai, qu'il m'avait rappelé à quel point les réglementations étaient de plus en plus nombreuses, alors évidemment, en tant que chef de la réglementation, il ne devait pas manquer de boulot).
Alors, c'est vrai que le courage vient à manquer. Qu'après trois jours de guerres incessantes pour lutter contre le vent et puis la pluie, que dis-je le déluge, après des jours et des jours de fatigue accumulée, de lutte contre le chef de la réglementation pour pouvoir distribuer à la criée et en musique nos dépliants, de désœuvrement lié « au vent » que je me suis pris en pleine face à « Cultura » face à un public totalement indifférent, voir ennuyé, ( invitée par le gérant de Cultura, je chantais la dernière chanson de notre spectacle dans le cadre de nos démarchages en communication), tout ces efforts pour pouvoir juste « jouer », quand nous constations déçus, que nous avions à la première 6 personnes, à la deuxième 8 personnes, et la troisième 0, la quatrième annulée car le vent avait soufflé tout le matin pour s'arrêter à 18HOO, heureusement nous n'avions que 10 personnes... C'est vrai, je commençais à prendre la pleine conscience de ce que signifiait le mot « courage », car c'est souvent quand on n'en n'a plus que l'on sait la rareté d'une chose, et le courage, il faut bien le dire, vient à manquer, et cela n'est pas compensé par le public, qui lui, n'augmente pas !

Après un quart d'heure de défoulement familial, on se prépare au prochain orage...
Bref, dans « le vent » de Carcassonne et alors que ma saison ressemblait à une succession de petites apocalypses, je me disais que, décidément, la seule chose apprise cette saison aura été l'humidité... Euh ! Pardon, je voulais dire l'humilité...  

dimanche 13 juillet 2014

Là bas, à "Albas"


- Y paraît que le paradis existe, mais il est bien caché! 


-C'est où ? Dis le moi.
- Là bas, à « Albas ». 
-Pourquoi il est caché ?
-Parce que les belles choses se goûtent mieux dans l'effort que l'on a donné pour les trouver.
-A quoi ça ressemble le paradis ?


-A « Albas », là bas...
-Mais qu'est ce qu'on y trouve là bas qui y'a pas ici ?
-De simples choses qui s'élèvent au rang d' Art, ça s'appelle l'« art caché ».
-S'il te plaît, raconte-moi !


-Il paraît que quand tu crois avoir perdu ton chemin, soudain, au détour d'une petite route sinueuse, tu aperçois le clocher de son église, la petite église d'Albas. Tu arrives alors sur la place du village, et là, une jeune femme, nommée Cécile, aux longs cheveux noirs, accompagnée du Maire d'Albas, vient te saluer cordialement. Tout deux t'indiquent ensuite où tu peux boire de l'eau fraîche et où tu peux te doucher. Tu t'installes et un « Alain » t'invite chez une « Nicole » pour prendre un apéritif avec d'autres habitants.



 La lumière baigne Albas et t'appelle pour une promenade, tu découvres alors terrasses ombragées, placettes accueillantes, bancs pour le repos, jardins fleuris, sources d'eau fraîches, Albas comme dans un écrin, protégée par les reliefs des Corbières, un plan d'eau, des chemins traversant les vignes, des moulins, des légumes, des hamacs qui invitent à la sieste.



 Lorsque la chaleur devient trop forte, Martine l'épicière distribue des glaces aux enfants et aux grands. Il y a des artistes inspirés qui habillent les jardins de leurs œuvres et le spectateur se perd langoureusement dans ces petits lieux intimes comme une Alice au pays des Merveilles sans plus pouvoir distinguer la beauté des œuvres de la beauté des lieux, ainsi, émerveillé, il marche dans une œuvre d'art toute entière.



 Un instant tu te reposes à l'ombre des arbres sur une place, et là, Rachel « la femme clown » t'emmène dans son univers de petits bouts de riens de petits bouts de rires, un peu plus loin tu entends le concert qu'une artiste termine dans l'église, si tu es toi aussi une artiste, tu joues de ton art devant un public généreux et même quand l'orage gronde et que la tempête arrive, le public te soutient et t'applaudit sans faillir les pieds dans l'eau, les larmes aux yeux, et le sourire rayonnant.



 Tu y retrouveras des amis déjà croisés, comme la belle Alexia qui sculpte du fil de fer. Il y a une potière nommée Sylvaine qui t'offrira des coquelicots faits de sa main, il y a une femme nommée Lolo qui s'occupera de donner à manger à tes enfants, et son mari André t'offrira le meilleur de son vin, ils t'ouvriront leur maison magnifique comme si tu étais chez toi, Lolo lavera ton linge et tes coussins salis par la tempête, et si tu es en panne, au moment du départ, elle viendra tirer ta caravane jusqu'à Carcassonne, Anne-Marie la femme du maire t'offrira des abricots, si tu es dans le noir on te donnera de la lumière, il y a dame Gudrun qui t'offrira le café, si tu croises Fabienne à la buvette, elle te proposera de te « payer » le verre de vin, Martine t'emmènera visiter tout le village qu'elle connaît par cœur et Cécile s’inquiétera régulièrement pour ton bien-être, si tu as perdu tes chaussures, elle t'en offrira. A Albas, tu connaîtras le calme de la paix et tu goûteras à la sécurité de n'être pas seul.


Tout y est si charmant, que lorsqu'il te faudra quitter la douceur d'« Albas », te heurtant déjà à la rudesse du quotidien, à ce moment là, tu te diras qu'ici c'est pas le paradis, car le paradis, je te le dis, le paradis c'est là bas, tout là bas, à Albas.


-C'est pas vrai! Je te crois pas, c'est trop beau! Ça peut pas exister...





-Ce qui est beau ne s'explique pas, ce qui est beau c'est de l'Art, et l'Art se donne à ceux qui croient, et l'Art s'offre à ceux qui ont cherché, et ceux qui chercheront trouveront « l' art caché », alors cherche ! 
                                              C'est là bas, tout là bas, à « Albas ».  

vendredi 4 juillet 2014

Dans le bouquet de soucis, finalement, y' avait un Lys...


Faut pas jouer les mécanos quand on est artiste...
Xavier avait mal compris : Guillaume ne viendra pas mercredi mais mardi à 10h00. Tant mieux nous gagnerons un jour précieux. Il arrive donc notre Guillaume accompagné comme promis de son ami Eric (The garagiste avec The valise) à 10h00 tapante. En les regardant je me dis que, finalement, Guillaume est un garagiste bien spécial dont le cœur est sans aucun doute celui d'un Chevalier Conquérant, aidé dans sa tâche difficile par son fidèle comparse le Chevalier « Eric Alavalise ». Je les accueille comme je peux, et je m'emploie à faire la seule chose que je sais faire en pareille circonstance (on est princesse ou on ne l'est pas!): du café. Pour le coup, je me sens un peu comme la « godiche » qui attend angoissée dans son donjon, qu'un miracle opère. Je me surprend même à prier un dieu hypothétique de venir à mon secours tenant compte de la grande pureté des intentions logées en mon cœur...

Guillaume, Chevalier "Conquérant" et "Garagiste"

Mais Dieu ne fera aucun miracle (peut-être est-ce parce que je fumais ma clope pendant la prière rendant celle-ci impure?). Après deux heures de travail pour tenter de convaincre mon fidèle destrier de redémarrer, « Eric Alavalise », connu aussi sous le nom « d'Eric Le Doux », m' annonce l'air grave qu'il ne comprend pas mais qu'il n'arrive pas à le redémarrer. Guillaume, alors toujours si justement inspiré, me demande si, par hasard, nous n'aurions pas inversé les polarités en connectant les pinces aux véhicules quand nous tentions de résoudre le problème seuls. C'est alors, que moi-même, prise d'un étrange moment d' extrême clarté (sans doute l'intervention minimum du divin et les trois cafés que j'avais pu avaler), je m'entends répondre : « Ah ! Oui... En effet, Xavier a inversé les pinces et il y a même eu des étincelles !!! ». Guillaume, l'air mélangé entre perplexité et désolation : « ... ». Face à mes yeux ronds, Guillaume toujours : « Mais il fallait me le dire tout de suite... C'est ça !!! Vous avez grillé le calculateur ! Putain... Mais pourquoi Xavier ne m'a pas parlé de ça? ». Il conclut sans appel : « A tout les coups, c'est ça, sûr à 99, 99% ». Son fidèle comparse, me regarde et malgré la douceur de son regard compatissant, il oscille la tête de bas en haut sans un mot, il confirme silencieux le verdict de Guillaume. Pas le choix, nous devrons faire emmener le destrier « Mercedes » au garage à Trèbes. Il faudra vraisemblablement changer le calculateur.

Et on regarde partir sa maison...
Devant mon air éploré, et, sensible à ma voix vacillante implorant la grâce, Guillaume enchaîne : « Écoute, je vais appeler un transporteur pour vous l'emmener à Trèbes, je pense que c'est plus prudent : tracter un véhicule, comme le vôtre, jusque là peut s'avérer trop dangereux. A Trèbes, je m'occuperai personnellement de votre véhicule, je téléphonerai au chef d'atelier et je veillerai à ce qu'ils ne vous gonflent pas les frais. Vous pouvez vider le véhicule du nécessaire pour le spectacle et ensuite partir à Albas. Je vous téléphonerai dès que j'en sais plus sur le coût de la réparation ». Entre temps, j'avais appelé Seigneur « Xavier Le bigleux » à la rescousse, qui lui, était en guerre sur Carcassonne pour effectuer son démarchage auprès des commerçants. J'étais complètement assommée : Outre, que Guillaume m'avait informée doucement du prix probable de la panne, il fallait encore que je digère l'idée de me séparer d'une partie de ma maison (ma chambre et mon bureau), de plus, nous allions devoir effectuer notre voyage vers Albas en deux fois ( pour tracter la grande roulotte et la Caravette). Je soulevai une armée d'enfants (trois d'entre eux) qui aidèrent vaillamment, à dresser la table pour le banquet (les problèmes n'empêchent jamais les enfants d'avoir faim), à charger la grande roulotte de tout notre matériel de spectacle, à préparer à la hâte quelques effets personnels pour tenir le coup lors de notre fuite vers Albas, je donnai mes ordres pour que l'on prépare le repas... les ordres furent compris rapidement, me souvenant qu'étant moi-même l' intendante! Le Chevalier Eric me quitta désolé de ne pouvoir faire plus, il était attendu en Ariège pour une autre mission urgente.

Nous apprenions le lendemain matin, ce matin même, que les frais de réparation s'élèveraient à 1855 euros, le diagnostic de Guillaume était donc exact. A cela nous devions ajouter les frais de transport s'élevant à 295 euros... Bref, notre fief se trouvait en bien mauvaise posture financière. Nous nous demandions si en guise de solution, nous n'allions pas prélever une dîme sur la population, mais nous doutions déjà de cette alternative, ayant observé que la colère grondait dans plus d'un foyer: le peuple était exsangue... Le monde allait mal, et il m'apparaissait clairement que, de plus en plus fréquemment, chacun allait devoir chercher en son propre fort, autant de générosité, d'ingéniosité et de courage que possible, pour mettre ces qualités personnelles au service du groupe. Des valeurs de solidarité telles que m' inspiraient les Chevaliers « Guillaume Garagistéconquérant », « Eric Le Doux », et, Dame « Emilie Latrèjolie » (Fidèle compagne et muse de Chevalier Guillaume).

Ça y'est, c'est fini, en route donc vers Albas avec une seule roulotte...
Quand on voit Guillaume, costaud, portant lourde bague au doigt, vêtement tâchés et noirs, godillots salis, quand on entend son langage franc et sans détour, quand on sent sa hargne façonnée par les guerres qu'il a déjà menées, l'on peut douter un instant d'avoir à faire à un Chevalier... mais ne vous y trompez pas, la noirceur de son habit cache mal la blancheur éclatante de son cœur noble... D'ailleurs Chevalier Eric et Dame Emilie ne s'y sont pas trompés eux!...
Quant à moi, je regrette de n'être ni Princesse, ni Reine, car si telle était ma condition, j'aurais certainement utilisé tout mon pouvoir pour anoblir Guillaume et ses comparses, j'aurais fait une grande fête avec beaucoup de troubadours (payés bien sûr) et au terme d'une cérémonie simple et émouvante je leurs aurais transmis, en gage de ma très grande reconnaissance, mon drapeau frappé de la fleur de Lys, symbole incontestable de Noblesse.

Mais n'étant ni Reine, ni Princesse, j'écris juste ce qu'ils m'ont inspiré : «  Dans le bouquet de soucis, finalement, y' avait un Lys ». Merci encore infiniment à eux.